RAPHAËL LEVY photography
avec tropiktropik
Luna
24 ans
Mon rapport à la couleur passe par le motif, la combinaison des couleurs entre elles. Le motif représente l’ordre et le désordre et met les couleurs en mouvement, ensemble.
Mes joues rougissent vite, alors je suis plutôt proche du caméléon.
Mes fails esthétiques sont nombreux. Le pire étant les raccords subtils du type chaussettes associées à la chemise, parce que ça ne marche jamais… Je préfère que tout soit moche plutôt que tout soit beau parce que j’ai l’impression qu’il y a moins de hiérarchie dans la question du laid alors que le beau cherche toujours à se dépasser, ce qui court à sa perte.
VINH
19 ANS
Réintégrer une part de moche dans le beau, c’est à la fois un geste esthétique et politique. Cela permet l’émergence de formes hybrides, incongrues, pleines d’imagination et d’humour. C’est exactement ce que fait le nail art, en proposant des petites fenêtres excentriques dans un univers trop conventionnellement beau.
Je pense faire beaucoup de fails esthétiques, cela fait partie de la remise en question du goût et permet de rester libre, esthétiquement. Et léger.
J’ai un vrai intérêt pour la couleur car elle permet de faire passer, en un coup d’oeil, une diversité d’univers, d’émotions et de souvenirs. J’aime particulièrement les couleurs fluorescentes : elles évoquent quelque chose de faux, peu naturel. C’est justement ce côté trafiqué presque irréel qui me plaît.
EMMY
28 ANS
J’ai grandi dans une famille où le culte de la beauté avait pour ma mère, une place importante. Cette chose est belle, cette chose est moche. Cette personne est belle, cette personne est moche. Ça n’a pas toujours été simple de se construire sachant qu’il faut paraître belle avant toute chose.
Je suis un caméléon mais j’aimerais beaucoup avoir une signature. Tilda Swinton est mon icône. Actrice, comédienne, modèle, sublime. Elle, ce n’est pas un caméléon mais un alien.
LANCELLE
25 ANS
La beauté pour moi, c’est un outil : celui de la quête de sens, celui qui aide à comprendre le monde que je vis et mieux m’y retrouver en tant qu’individu.
Je pense que ma signature, c’est le jeu du caméléon. J’aime avant tout jouir de ma liberté de m’exprimer au travers de mon apparence. J’affectionne la notion de déguisement ou de personnage quand je me présente au monde.
Ugly is beautiful. I always try to understand when something bugs me aesthetically; most of the time, ugly is not that ugly once you get the reasons why an object looks like it does.
Les fails esthétiques sont constants quand on comprend que la beauté est une pratique qui s’exerce. Je me sens souvent dissociée de certains choix que j’ai fait dans le passé proche… Les fautes de goût sont inévitables, elles sont les preuves de ma spontanéité et de mon identité fluide.
DORIANE
25 ANS
Ma vision de la beauté est assez normée, à l’opposé de celle transmise par ma mère qui s’est construite dans le féminisme radical à Berlin au début des années 80, rejetant les codes propres à une féminité stéréotypée : aucun artifice, jamais de maquillage, de bijoux, de talons. J’ai voulu me réapproprier ces choses-là. Les supermodels des années 90 avaient un glow, une aura, un halo. Ça me faisait rêver. Pour moi la beauté c’est tous ces codes-là. J’ai jamais vécu ça comme une injonction patriarcale mais comme un choix.
Mon terrain de jeu favori est mon visage. Tout ce qui est makeup, j’adore. Et j’aime la skincare aussi, tout ce qui est care pour le côté rituel presque méditatif dans le fait de prendre soin de soi. Mon père, qui est indien, m’a transmis cela d’une certaine manière. Là-bas, c’est tout sauf superficiel, c’est une pratique sacrée fondée sur l’idée qu’on doit honorer son corps pour évoluer spirituellement.
RAPHAËL
21 ANS
J’ai du mal à cerner si ma vision de la beauté m’appartient vraiment. Subjective à grande échelle, elle s’objectivise rapidement au sein d’un même groupe. Même si j’ai des goûts propres, j’ai l’impression d’être un fruit de mon milieu et de voir chacun de mes repères esthétiques disséminés un peu partout au sein de mon groupe social donc parfois, je me demande où est la part qui m’appartient là-dedans.
Je mets toujours des écharpes autour de ma tête, et comme je fais mes propres pantalons je les porte tout le temps, j’imagine que c’est un peu ma signature.
Mon fail esthétique choisi ou non ?
J’adore les accessoires de contrefaçon avec des gros logos de marque de luxe, je sais que c’est moche, je trouve ça moche moi-même mais c’est trop marrant d’en porter. J’habite proche des puces et j’y vais depuis que je suis petit donc je saurais pas dire si c’est un fail choisi ou qui m’a été imposé malgré moi en grandissant.
ANNABELLE
20 ANS
Je n’accorde pas trop d’importance à la «science des couleurs», je la perçois plus subjectivement et j’aime son impact que ce soit dans l’espace, un objet ou une tenue. Ma couleur préférée a toujours été le vert, voyant mais pas trop.
Il y a un certain poids sur la vision de la beauté aujourd’hui, avec la recherche d’une sorte de perfection et d’harmonie. Je pense que ce qui est intéressant a toujours une beauté. Ce qui est beau est ce qui est intéressant, ce qui donne envie de creuser, que ce soit dans l’art ou à travers des visages.
FERDY
24 ANS
J’ai d’abord fait mon enfance en banlieue parisienne puis mon adolescence à Berlin… La beauté n’a pas tant à voir avec le côté esthétique-cosmétique. Je dirais plutôt que la beauté c’est ce qui relie notre monde intérieur à celui des autres.
Je pense avoir été caméléon en tant que transclasse, je me suis beaucoup adapté en fonction des classes auxquelles on me demandait de me conformer. Vers 15 ans j’ai décidé de prendre en main mon propre style et de ne plus me le laisser dicter par mes classes d’appartenances, mes classes d’origines et ma classe visée. À l’époque j’étais dans une école privée suisse à Berlin parmi les fils de grand bourgeois, j’étais le mouton noir et ils n’hésitaient jamais à me le faire comprendre, alors j’ai décidé de jouer de ma différence.
Mon terrain de jeu favori est le genre. Tellement de choses qui relèvent de la performance au quotidien. Nous n’arrivons pas en tant que société à nous affranchir de ces normes et constructions et on nous fait croire que cette performance est indissociable de notre identité profonde. J’aime remettre tout ça en question en me maquillant démesurément comme le font certaines drag queens, les Club Kids ou les clowns.
L’utilisation exacerbée ou l’absence de maquillage peuvent prendre une dimension engagée, en tant qu’acte de résistance dans une société hétéronomée. Cependant cela découle à mon sens d’un besoin individuel plus que d’une organisation politique. L’acheminement individuel de son style peut-être sinueux, surtout si celui-ci remet en question les normes sociales mais cela reste un moyen de dévoiler sa personnalité profonde, quelque chose que ceux qui nous voient ne pourraient soupçonner autrement.
J’aurai tendance à dire « beautiful is ugly » si je prends la question à même le corps. Les normes de beautés naissent d’un certain consensus que personnellement je ne comprends pas. Cette beauté mainstream et les attentes qui en découlent nous poussent à performer notre corps pour les autres. J’aimerais bien dire « ugly is beautiful » même si cette idée se retrouve souvent sur un piédestal. Je la trouve trop simple, les assemblages qui donnent lieux au style sont minutieux. Le moche n’a rien de minutieux, il fait tâche, il fait défaut. Le moche en terme d’esthétique relèverai davantage d’un assemblage naïf.